Agroécologie : sommes-nous tous d'accord ? Ce que révèlent les perceptions des chercheurs, agriculteurs et citoyens

Les pratiques agroécologiques varient selon les territoires, mais qu'en est-il des perceptions de celles et ceux qui les mettent en œuvre ou les étudient ? À partir de deux enquêtes réalisées auprès d'experts européens, d'agriculteurs, de chercheurs et de citoyens, cette étude met en évidence les principaux consensus et les points de débat autour de l'agroécologie.

L’agroécologie est aujourd’hui considérée comme une approche prometteuse pour intégrer l’élevage dans des systèmes alimentaires durables. Toutefois, sa mise en œuvre ne repose pas sur un modèle unique. Elle prend des formes différentes selon les contextes pédoclimatiques, l’histoire des territoires et les acteurs impliqués.

Au-delà de cette diversité de situations, une question se pose : les personnes engagées dans la transition agroécologique partagent-elles la même vision de l'agroécologie ? Les points de vue diffèrent-ils selon que l'on est chercheur, agriculteur, conseiller ou citoyen ?

Pour répondre à ces questions, deux enquêtes ont été réalisées afin de recueillir le degré d'accord ou de désaccord des participants vis-à-vis de différentes affirmations sur l'agroécologie.

La première enquête a été menée à l'échelle européenne, durant l'été et l'automne 2025. Elle a réuni 30 experts de la transition agroécologique des systèmes herbagers ou pastoraux, issus de huit pays européens. Les participants devaient classer 41 affirmations.

La seconde enquête a été conduite dans le Massif central auprès de 158 personnes rencontrées principalement à la Fête des patrimoines volcaniques organisée par le Parc naturel régional des Volcans d’auvergne et au Sommet de l’élevage. Les participants sont répartis en trois groupes de taille équivalente : des chercheurs et enseignants-chercheurs, des agriculteurs et autres acteurs du monde agricole, et des citoyens extérieurs au monde agricole. Cette fois, ils devaient classer 25 affirmations.

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Pour analyser leurs perceptions, les chercheurs ont utilisé la méthodologie Q, une méthode qui permet d'étudier à la fois les consensus et les divergences de points de vue entre différents groupes de population. Chaque participant devait répartir les affirmations dans une grille comportant un nombre limité de cases, selon son niveau d'accord. Dans l'enquête européenne, l'échelle allait de -4 (désaccord le plus fort) à +4 (accord le plus fort) ; dans l'enquête menée dans le Massif central, elle allait de -3 à +3. Le nombre de cases disponibles diminuait progressivement vers les extrêmes, obligeant les participants à hiérarchiser leurs choix.

Parmi les affirmations proposées, 13 étaient communes aux deux enquêtes : six concernaient l'environnement, quatre l'économie, une les politiques environnementales et deux les questions de société.

Les résultats montrent-ils une vision commune de l'agroécologie ou, au contraire, des différences selon les profils des répondants ?

Biodiversité : un consensus fort

Le principal point d'accord concerne l'idée que préserver la biodiversité fait partie intégrante de l'identité des agriculteurs engagés dans la transition agroécologique.

Cette proposition est celle qui a obtenu le plus fort consensus parmi les experts européens, avec un score moyen de +2,0 (±0,18). Elle est également largement approuvée dans l'enquête menée dans le Massif central, avec un score moyen de +1,2 (±0,09). Les citoyens y adhèrent fortement (+1,5 ±0,17), tout comme les acteurs du monde agricole (+0,9 ±0,15), y compris si tous les éleveurs interrogés ne se revendiquaient pas de l'agroécologie.

La diversité des prairies, un levier reconnu face au changement climatique

Autre point largement partagé : la diversité des prairies et des ressources fourragères aide les éleveurs à s'adapter aux risques climatiques.

Cette proposition obtient un score de +1,9 (±0,23) auprès des experts européens et de +1,4 (±0,07) dans l'étude régionale. De nombreux travaux de recherche ont été conduits sur cette question, y compris dans le Massif central. Ces résultats sont bien connus des professionnels agricoles, qui attribuent à cette proposition un score de +1,4 (±0,12), mais aussi des citoyens (+0,8 ±0,19).

Planter des arbres : une idée largement soutenue, mais discutée

L'idée selon laquelle planter des arbres et des haies est indispensable pour s'adapter au changement climatique recueille un niveau élevé d'adhésion chez les experts européens (+1,7 ±0,29). Toutefois, contrairement aux deux propositions précédentes, elle ne fait pas consensus entre eux.

Dans l'étude menée dans le Massif central, cette proposition obtient en revanche un score élevé et consensuel (+1,5 ±0,07).

Cette adhésion reflète probablement l'idée, largement relayée dans les médias, selon laquelle les arbres permettent d'atténuer les effets du changement climatique et d'aider les animaux à mieux y faire face. Cette pratique est déjà mise en œuvre par certains éleveurs laitiers du sud du Massif central. Elle reste néanmoins discutée, aussi bien dans la communauté scientifique que dans le monde agricole.

Races locales et nouvelles technologies : des perceptions différentes

Les deux enquêtes montrent également que les races locales sont davantage reconnues pour leur valeur patrimoniale que pour leur capacité à faire face au changement climatique.

En revanche, le recours aux innovations technologiques et aux outils numériques pour adapter les systèmes herbagers aux risques climatiques suscite davantage de débats. Les experts européens attribuent à cette proposition un score moyen de 0,0 (±0,29), tandis que l'étude régionale obtient un score de -0,7 (±0,09).

Une enquête précédente avait montré que les jeunes étaient plus favorables aux nouvelles technologies. Dans cette étude, ce sont les scientifiques qui se montrent les plus sceptiques (-1,1 ±0,11), alors que les citoyens y sont moins opposés (-0,2 ±0,17).

Quel équilibre entre protection de l'environnement et pouvoir de décision des agriculteurs ?

La proposition selon laquelle la protection de l'environnement devrait être encadrée par des règles strictes, même si cela réduit le pouvoir de décision des agriculteurs sur leur exploitation, est évaluée de manière globalement neutre par les experts européens (+0,1 ±0,26) ainsi que par les chercheurs et les citoyens interrogés dans le Massif central.

En revanche, les acteurs du monde agricole du Massif central se montrent plus réservés (-0,9 ±0,18).

L'agroécologie est-elle moins productive ?

Les résultats sont très clairs sur ce point : l'idée selon laquelle les fermes agroécologiques seraient nécessairement moins productives est largement rejetée.

Elle obtient un score de -1,6 (±0,28) auprès des experts européens et de -0,9 (±0,09) dans l'étude régionale.

Les circuits courts : une idée bien accueillie

Les experts européens soutiennent également l'importance des circuits de commercialisation en vente directe, avec un score de +1,1 (±0,24). Dans l'étude régionale, cette proposition recueille une adhésion plus modérée, même si elle reste bien accueillie par les citoyens (+0,7 ±0,17).

Faut-il payer plus cher les produits issus de fermes agroécologiques ?

Dans le Massif central, les professionnels agricoles soutiennent l'idée que les consommateurs paient plus cher les produits issus des fermes agroécologiques, avec un score moyen de +1,3 (±0,18). Les citoyens y sont aussi favorables (+0,8 ±0,21). En revanche, cette proposition recueille un soutien beaucoup plus faible chez les experts européens (+0,1 ±0,27) et chez les chercheurs du Massif central (+0,3 ±0,13).

Cette différence de perception pourrait être liée au fait que l'agroécologie défend également l'accès de tous à une alimentation durable et de qualité.

Le dialogue avec les consommateurs et le bien-être animal

L'idée que travailler avec les consommateurs permettrait de développer davantage d'innovations dans les fermes agroécologiques suscite un intérêt modéré chez les experts européens (+0,3 ±0,19). Les citoyens du Massif central y sont plus favorables, avec un score moyen de +0,6 (±0,21).

Enfin, la question de l'abattage des jeunes animaux met en évidence des sensibilités différentes. La proposition selon laquelle il ne serait pas éthique d'abattre de jeunes animaux avant qu'ils aient vécu une vie recueille un avis globalement neutre chez les citoyens (-0,2 ±0,22). En revanche, elle est rejetée par les professionnels de l'élevage du Massif central (-1,8 ±0,14) ainsi que par les experts européens (-1,2 ±0,23).

Ce sujet avait déjà été discuté lors des ateliers réunissant éleveurs, chercheurs et citoyens autour de l'avenir des veaux laitiers mâles, dans le cadre de la thèse de Philippine COEUGNET.

Références de l'article : Dumont B., Klötzli J., Bouchon M., Chassaing C., Kazakova Y., Stefanova V., Vicongne M. (2026). L’agroécologie appliquée aux systèmes herbagers : principes mobilisés et discours des acteurs engagés dans la transition, Fourrages 265, 17-28. https://doi.org/10.64256/FOU2525 

Voir aussi

https://afpf-asso.fr/article/l-agroecologie-appliquee-aux-systemes-herbagers-principes-mobilises-et-discours-des-acteurs-engag